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Revue d'histoire — Étude & archives Édition 2026 — Paris

Histoire politique et sociale de la France

La Gauche par l'exemple

Idées, courants, institutions et mémoires — une lecture documentaire, rétrospective et sans engagement partisan.

Idées et courants

L'écosocialisme, archéologie d'une idée (1890-2020)

Croiser la critique sociale socialiste et l'écologie : histoire d'une idée née au XIXe siècle, théorisée dans les années 1970, redevenue centrale au XXIe.

Par Antoine Delmas · Idées et courants — article de fond · publication 2026

Une idée à deux têtes

L'écosocialisme désigne l'ensemble des courants qui croisent deux critiques : celle, sociale et socialiste, de l'exploitation du travail, et celle, écologique, de la destruction de la nature. L'idée semble contemporaine ; elle a pourtant plus d'un siècle. La suivre des ateliers victoriens aux débats climatiques du XXIe siècle permet de comprendre comment une notion politique se construit, se perd et se retrouve — exercice auquel cette revue consacre volontiers ses pages sur les courants.

Les précurseurs : Morris, Kropotkine, l'utopie

À la fin du XIXe siècle, à rebours du productivisme ambiant, le socialiste romantique William Morris publie en 1890 News from Nowhere, utopie d'une Angleterre débarrassée à la fois de l'usine et du gaspillage, où le travail retrouvé devient un art. Dans le même espace, Pierre Kropotkine théorise en 1902 l'entraide comme loi du vivant et de la société, contre le darwinisme social à la mode. Ces textes ne parlent pas d'écologie — le mot anglais ecology vient d'être forgé par Ernst Haeckel en 1866 — mais ils posent les deux jalons de l'idée future : la critique de l'industrie sans fin, et l'idée que la société humaine fait partie de la nature. Des lectures attentives de Marx, comme celles que mènera bien plus tard l'historien américain John Bellamy Foster autour de la notion de « métabolisme » chez Marx et des travaux du chimiste Justus von Liebig, montreront que cette intuition traversait aussi l'œuvre du philosophe de Trèves.

Les années 1970 : le tournant

L'idée prend sa forme moderne lors du premier moment écologiste, dans les années 1970. Aux États-Unis, le biologiste Barry Commoner, auteur de The Closing Circle (1971), argue que les crises écologiques ont des causes sociales et technologiques précises, et engage les mouvements sociaux à s'en saisir ; l'économiste Nicholas Georgescu-Roegen, avec The Entropy Law and the Economic Process (1971), fonde mathématiquement la critique de la croissance, dont Serge Latouche tirera, dans les années 2000, le programme de la « décroissance ». En France, André Gorz publie à partir du milieu des années 1970 (Écologie et liberté, 1977) des textes qui deviennent des classiques de l'écologie politique, tandis que l'agronome René Dumont devient en 1974 le premier candidat écologiste à une présidentielle française, recueillant environ 1,3 % des suffrages. Le Parti socialiste unifié, dont l'histoire croise alors celle des écologistes, sert de pépinière à ces idées avant que Les Verts, fondés en 1984 — et devenus Europe Écologie Les Verts en 2010 — ne les institutionnissent.

Théorisations contemporaines et politiques publiques

Le vocabulaire officiel s'est aussi déplacé. La commission Brundtland définit en 1987 le « développement durable », notion consacrée par le sommet de la Terre de Rio en juin 1992 ; les années 2000 imposent la « transition écologique », les années 2010 l'« urgence climatique ». Pour les historiens des idées, ces glissements ne sont pas de simples modes : ils disent la difficulté à penser ensemble la limite physique et la promesse sociale, dilemme exact de l'écosocialisme. Les débats entre croissance verte, décroissance et communisme productiviste rejouent ainsi, en d'autres termes, la controverse ouverte entre Morris, Gorz et leurs critiques — preuve que l'histoire des idées politiques s'écrit aussi dans ses répétitions.

Depuis les années 1990-2000, l'écosocialisme s'est constitué en champ théorique international : John Bellamy Foster (Marx's Ecology, 2000), Michael Löwy et d'autres élaborent une synthèse entre tradition marxienne et limites planétaires, en dialogue avec les mouvements altermondialistes nés dans les années 1990. Les politiques publiques en portent des échos, sans s'y réduire : loi de transition énergétique du 17 août 2015, négociations climatiques aboutissant à l'Accord de Paris du 12 décembre 2015, débats récurrents sur les traités de commerce et leurs clauses environnementales. À l'échelle locale, la question des communs — l'eau d'abord — offre à ces idées un terrain d'application documenté depuis des décennies. L'historien garde ici sa méthode : recenser les textes, dater les controverses, mesurer les implantations. Les idées, elles aussi, ont leurs manifestes — et leurs périodes de sommeil.

Revue rétrospective : les faits, dates et chiffres présentés relèvent de la documentation historique et statistique publique. La rédaction ne prend position sur aucun débat contemporain et ne publie aucune donnée personnelle.