Espérance de vie : ce que l'histoire sociale mesure
En deux siècles, l'espérance de vie française a presque triplé — et ses écarts sociaux demeurent. Récit documentaire d'un indicateur devenu miroir de la société.
Un indicateur, une histoire
L'espérance de vie à la naissance est devenue l'indicateur roi des comparaisons internationales ; elle est aussi, pour l'historien, un formidable thermomètre social. En France, vers 1750-1800, elle s'établit autour de vingt-huit à trente ans, chiffre effondré par la mortalité des premières années : un quart à un tiers des enfants mouraient avant cinq ans. Autour de 1900, elle atteint quarante-cinq à quarante-sept ans ; au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, soixante-cinq ; en 2019, dernière année avant l'épidémie de covid-19, elle avoisine 79,7 ans pour les hommes et 85,6 ans pour les femmes — niveaux parmi les plus élevés du monde, avant un net recul en 2020. Cette trajectoire, la plus spectaculaire des conquêtes sociales, ne fut ni linéaire ni uniforme.
Les conquêtes : hygiène, médecine, protection sociale
La série comporte aussi une dimension de sexe : l'écart d'espérance de vie entre femmes et hommes, proche de huit ans dans les années 1980, s'est progressivement réduit pour s'établir autour de six ans au début des années 2020 — convergence liée notamment à l'évolution des comportements masculins en matière de tabac et d'alcool, et aux transformations du travail industriel. Les comparaisons internationales, enfin, replacent la trajectoire française : parmi les plus élevées du monde dans les années 1960-1990, l'espérance de vie française se situe désormais dans la moyenne haute de l'Union européenne, dépassée par l'Espagne ou l'Italie — hiérarchie que les démographes suivent d'année en année.
Les historiens distinguent classiquement deux phases. La première, aux XVIIIe et XIXe siècles, doit l'essentiel à l'hygiène et à l'alimentation : assainissement, adduction d'eau — dont l'histoire croise celle des services publics communaux —, drainage, vaccination jennerienne contre la variole, recul des grandes famines. La deuxième, aux XIXe-XXe siècles, est médicale et sociale : pasteurisation, asepsie, antibiotiques après 1945, chute de la mortalité infantile — d'environ 150 pour mille vers 1900 à moins de 4 pour mille aujourd'hui —, puis conquêtes de la protection sociale : ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 créant la Sécurité sociale, médecine du travail, prévention. Le docteur Villermé, dès 1840, avait établi que la mortalité variait avec la fortune : l'inégalité devant la mort est ainsi l'un des plus anciens objets de la statistique sociale française, antérieur même à la démographie institutionnelle — l'INED fondé en 1945, l'INSEE en 1946.
Les écarts qui demeurent
Car la moyenne masque les écarts. Les travaux de l'INSEE sur les années 2000-2010 le documentent avec constance : chez les hommes, l'écart d'espérance de vie entre ouvriers et cadres atteint environ six ans ; il est plus réduit chez les femmes sans être nul. Les causes sont cumulatives : conditions de travail et expositions professionnelles — la silicose des mineurs, dont le souvenir hante les bassins comme celui de Cransac —, logement, alimentation, tabac, alcool, accès au soin, prévention. L'espérance de vie « en bonne santé », mesurée depuis les années 2000, creuse encore le tableau : vivre longtemps et vivre sans incapacité ne vont pas de pair, et l'un comme l'autre se distribuent socialement. Ces constats, établis par la statistique publique, ne relèvent pas de l'opinion : ce sont des faits mesurés, que la présente revue se borne à rapporter avec leurs sources.
Ce que la mesure dit de la société
Suivre l'espérance de vie, c'est donc lire l'histoire sociale tout entière : les communes qui installent les égouts, les lois qui protègent l'enfance, les majorités politiques qui étendent ou aménagent la protection sociale, les crises — guerres, épidémies — qui creusent provisoirement les courbes. C'est aussi saisir la fabrique de l'outil statistique lui-même : état civil laïcisé en 1792, recensements, tables de mortalité, reconstitution des familles par les démographes de l'INED dans les années 1950. Notre chronique méthodologique y insiste : derrière chaque chiffre, un instrument, une institution, une histoire. La longévité n'est pas un don du ciel ; c'est, littéralement, une construction collective — la plus longue de l'histoire française moderne.
Revue rétrospective : les faits, dates et chiffres présentés relèvent de la documentation historique et statistique publique. La rédaction ne prend position sur aucun débat contemporain et ne publie aucune donnée personnelle.