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Revue d'histoire (Étude & archives ◆ Édition 2026) Paris

Histoire politique et sociale de la France

La Gauche par l'exemple

Idées, courants, institutions et mémoires, une lecture documentaire, rétrospective et sans engagement partisan.

Mémoire sociale

Espérance de vie : ce que l'histoire sociale mesure

En deux siècles, l'espérance de vie française a presque triplé (et ses écarts sociaux demeurent). Récit documentaire d'un indicateur devenu miroir de la société.

Par Antoine Delmas · Mémoire sociale : article de fond · publication 2026

Un indicateur, une histoire

L'espérance de vie à la naissance est devenue l'indicateur roi des comparaisons internationales ; elle est aussi, pour l'historien, un formidable thermomètre social. En France, vers 1750-1800, elle s'établit autour de vingt-huit à trente ans, chiffre effondré par la mortalité des premières années : un quart à un tiers des enfants mouraient avant cinq ans. Autour de 1900, elle atteint quarante-cinq à quarante-sept ans ; au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, soixante-cinq ; en 2019, dernière année avant l'épidémie de covid-19, elle avoisine 79,7 ans pour les hommes et 85,6 ans pour les femmes, niveaux parmi les plus élevés du monde, avant un net recul en 2020. Cette trajectoire, la plus spectaculaire des conquêtes sociales, ne fut ni linéaire ni uniforme.

Illustration : une lectrice consulte un grand registre ancien dans une salle de lecture d'archives aux lampes vertes.
Une lectrice consulte un registre ancien : la mesure de la mortalité commence dans les archives. Illustration.

Les conquêtes : hygiène, médecine, protection sociale

Illustration : une femme, de dos, devant des rayonnages de livres et d'affiches anciennes.
Une lectrice, de dos, devant des rayonnages de livres. Illustration.

La série comporte aussi une dimension de sexe : l'écart d'espérance de vie entre femmes et hommes, proche de huit ans dans les années 1980, s'est progressivement réduit pour s'établir autour de six ans au début des années 2020 : convergence liée notamment à l'évolution des comportements masculins en matière de tabac et d'alcool, et aux transformations du travail industriel. Les comparaisons internationales, enfin, replacent la trajectoire française : parmi les plus élevées du monde dans les années 1960-1990, l'espérance de vie française se situe désormais dans la moyenne haute de l'Union européenne, dépassée par l'Espagne ou l'Italie, hiérarchie que les démographes suivent d'année en année.

Les historiens distinguent classiquement deux phases. La première, aux XVIIIe et XIXe siècles, doit l'essentiel à l'hygiène et à l'alimentation : assainissement, adduction d'eau (dont l'histoire croise celle des services publics communaux), drainage, vaccination jennerienne contre la variole, recul des grandes famines. La deuxième, aux XIXe-XXe siècles, est médicale et sociale : pasteurisation, asepsie, antibiotiques après 1945, chute de la mortalité infantile (d'environ 150 pour mille vers 1900 à environ 4 pour mille aujourd'hui), puis conquêtes de la protection sociale : ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 créant la Sécurité sociale, médecine du travail, prévention. Le docteur Villermé, dès 1840, avait établi que la mortalité variait avec la fortune : l'inégalité devant la mort est ainsi l'un des plus anciens objets de la statistique sociale française, antérieur même à la démographie institutionnelle : l'INED fondé en 1945, l'INSEE en 1946.

Les écarts qui demeurent

Car la moyenne masque les écarts. Les travaux de l'INSEE sur les années 2000-2010 le documentent avec constance : chez les hommes, l'écart d'espérance de vie entre ouvriers et cadres atteint environ six ans ; il est plus réduit chez les femmes sans être nul. Les causes sont cumulatives : conditions de travail et expositions professionnelles (la silicose des mineurs, dont le souvenir hante les bassins comme celui de Cransac), logement, alimentation, tabac, alcool, accès au soin, prévention. L'espérance de vie « en bonne santé », mesurée depuis les années 2000, creuse encore le tableau : vivre longtemps et vivre sans incapacité ne vont pas de pair, et l'un comme l'autre se distribuent socialement. Ces constats, établis par la statistique publique, ne relèvent pas de l'opinion : ce sont des faits mesurés, que la présente revue se borne à rapporter avec leurs sources.

Ce que la mesure dit de la société

Illustration : des mains se passent un petit objet de pierre au milieu d'une foule, drapeaux français à l'arrière-plan.
Des mains se passent un objet de pierre dans une foule. Illustration.

Suivre l'espérance de vie, c'est donc lire l'histoire sociale tout entière : les communes qui installent les égouts, les lois qui protègent l'enfance, les majorités politiques qui étendent ou aménagent la protection sociale, les crises (guerres, épidémies) qui creusent provisoirement les courbes. C'est aussi saisir la fabrique de l'outil statistique lui-même : état civil laïcisé en 1792, recensements, tables de mortalité, reconstitution des familles par les démographes de l'INED dans les années 1950. La table de mortalité a d'ailleurs une origine inattendue : le calcul des chances, né au XVIIe siècle de questions de joueurs, avant que Halley n'en tire, en 1693, la première table de survie d'une population ; les mêmes probabilités gouvernent aujourd'hui les règles du baccara comme ce que les joueurs néerlandais nomment RTP en volatiliteit bij gokkasten, façon de rappeler qu'un chiffre de longévité et un taux de redistribution sortent du même atelier mathématique. Notre chronique méthodologique y insiste : derrière chaque chiffre, un instrument, une institution, une histoire. La longévité n'est pas un don du ciel ; c'est, littéralement, une construction collective : la plus longue de l'histoire française moderne.

Les écarts de mortalité entre ouvriers et cadres, que Villermé avait mesurés dans les villes manufacturières du XIXe siècle et que l'INSEE et l'INED suivent aujourd'hui, ne se réduisent pas à des courbes : ils laissent des traces dans les récits et les images. L'après-guerre qui voit naître la Sécurité sociale de 1945 est aussi celui où le cinéma américain emprunte aux exilés européens un vocabulaire visuel de l'ombre et de la menace sociale, cet héritage du film noir que la page du site retrace depuis l'expressionnisme jusqu'aux néo-noirs.

L'histoire sociale de l'espérance de vie s'écrit sur des registres paroissiaux, des listes nominatives et des tableaux statistiques, mais elle suppose une chronologie fiable. Les archéologues du Sud-Ouest américain ont construit la leur en datant les cernes de bois des poutres de Chaco Canyon et les séquences d'occupation des cliff dwellings de Mesa Verde. Cette chronologie de Pecos montre comment une société sans écriture se laisse mesurer par ses vestiges, question que posent aussi les historiens des populations ouvrières.

Les écarts d'espérance de vie entre ouvriers et cadres, établis par l'INSEE et l'INED, renvoient à des conditions matérielles qui se mesurent aussi dans la durée des équipements domestiques. Réparer un objet plutôt que le remplacer, décider d'acheter ou louer un outil, choisir le papier ou la liseuse : ces arbitrages du quotidien, examinés à partir de critères datés et vérifiables, éclairent une autre face des inégalités sociales que l'histoire de l'espérance de vie ne suffit pas à décrire.

Revue rétrospective : les faits, dates et chiffres présentés relèvent de la documentation historique et statistique publique. La rédaction ne prend position sur aucun débat contemporain et ne publie aucune donnée personnelle.