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Revue d'histoire (Étude & archives ◆ Édition 2026) Paris

Histoire politique et sociale de la France

La Gauche par l'exemple

Idées, courants, institutions et mémoires : une lecture documentaire, rétrospective et sans engagement partisan.

Mémoire sociale

Cransac et le bassin de l'Aveyron : mémoire minière

Charbon, forges et luttes sociales : l'histoire du bassin de Decazeville-Aubin-Cransac, des concessions du XIXe siècle aux musées d'aujourd'hui.

Par Antoine Delmas · Mémoire sociale, article de fond · publication 2026

Un bassin dans la vallée

Entre Aubin, Cransac et Decazeville, dans l'Aveyron, le sous-sol de charbon a façonné pendant plus d'un siècle l'économie, les paysages et les hommes d'un bout de vallée du Rouergue. L'exploitation y est ancienne, le charbon de terre y est connu bien avant la Révolution, mais l'ère industrielle ouvre véritablement avec la Restauration : en 1826, Élie Decazes, ancien ministre et homme d'affaires influent, fonde la Société des houillères et fonderies de l'Aveyron, qui donnera son nom à la ville-champignon de Decazeville. Houille, fonte, laminoirs : la compagnie, devenue par la suite Commentry-Fourchambault-Decazeville, emploie des milliers d'ouvriers venus des campagnes environnantes, construit des cités, des écoles, des églises et des coopératives de consommation, et fait du bassin un des fiefs industriels du Midi.

Illustration : chevalement de mine en treillis d'acier dominant une vallée boisée noyée dans la brume de l'aube.
Un chevalement de mine dans la brume : la mémoire ouvrière d'un bassin charbonnier. Illustration, qui ne représente pas un site réel.

1886 : la grève de Decazeville

Illustration : un homme âgé tient un bloc de pierre dans ses mains, au milieu d'une foule munie de drapeaux.
Un homme âgé tient un bloc de pierre dans une foule. Illustration : ce n'est pas une image de la grève de 1886.

Le bassin entre dans l'histoire sociale nationale par une grève restée célèbre. En janvier 1886, à Decazeville, la contestation des tarifs de salaire des mineurs tourne à la lutte longue : le 26 janvier, le directeur adjoint de la compagnie, Jules Watrin, est jeté par la fenêtre du siège et périt : épisode dramatique qui donne à l'affaire un retentissement considérable. La grève dure près de six mois ; des souscriptions nationales soutiennent les familles, la presse tout entière (de la presse militante aux grands quotidiens) suit le conflit, les débats parlementaires s'en mêlent, et la reprise du travail, en juin, se fait sur des bases négociées. Pour les historiens du mouvement social, la grève de Decazeville illustre à la fois la dureté des rapports industriels sous la Troisième République naissante et la solidité des solidarités ouvrières locales, à une époque où le syndicalisme légal est à peine constitué.

Le XXe siècle : déclins et conversions

Le bassin poursuit ensuite son trajet industriel (charbon, fonte, produits chimiques à Cransac, où l'on extrait aussi des pyrites et où les ateliers voisinent les puits), mais la concurrence des autres charbonnages, l'évolution des marchés et l'épuisement des veines entraînent un lent déclin au fil du XXe siècle ; les fermetures se succèdent après la Seconde Guerre mondiale, et l'exploitation souterraine s'arrête en 1965-1966, celle de la mine à ciel ouvert de la Découverte, à Decazeville, se poursuivant jusqu'en 2001. Cransac, station thermale qui se présente aujourd'hui comme Cransac-les-Thermes, convertit une partie de son identité au thermalisme, exploitant des sources connues des élites du XIXe siècle ; Decazeville et Aubin réaménagent leurs friches, leurs terrils et leurs cités. Le patrimoine, lui, se recueille : le musée de la Mine Lucien-Mazars, ouvert à Aubin en 1979, conserve outils, lampes, archives et une galerie reconstituée, et les familles du bassin alimentent une mémoire vivante, que les historiens recueillent par l'histoire orale, méthode dont notre chronique d'archives rappelle les règles.

Ce que la mémoire documente

Illustration : réserve d'archives aux étagères chargées d'appareils et de boîtes, une banderole au texte illisible au mur.
Réserve d'archives, banderole au texte illisible. Illustration.

L'histoire de ce bassin éclaire plusieurs grands chapitres : la condition minière, avec ses risques, coups de grisou, silicose, qui pèsent directement sur la mesure des durées de vie ouvrières ; la formation d'une culture locale, entre coopératives, mutualité, patronages laïques et catholicisme social ; la vie politique d'un territoire marqué durablement par les courants ouvriers, qu'étudie notre page sur les radicalités. Elle rappelle enfin la méthode de cette revue : les faits d'abord (dates, chiffres, textes), la mémoire ensuite, recueillie avec le respect dû aux personnes, et jamais l'un sans l'autre. Les archives du bassin, déposées aux Archives départementales de l'Aveyron et conservées dans les musées locaux, demeurent la source première de cette page.

Pour aller plus loin

La vie d'un bassin ne tient pas qu'aux registres de compagnie : elle tient aussi aux bals, aux fanfares et aux veillées, dont l'instrument reste la trace la plus tenace. diatonic or chromatic button accordion distingue les deux familles d'accordéons à boutons qui ont accompagné les bals populaires d'Europe ; clawhammer banjo technique décrit un jeu de main venu des musiques rurales américaines, cousin lointain des orchestres de coron ; die Hörecke einrichten s'intéresse, en allemand, au coin d'écoute domestique, héritier du phonographe qui entra dans les cités ouvrières entre les deux guerres.

Après la fermeture des puits, la mémoire ouvrière du bassin de Decazeville-Aubin-Cransac s'est déplacée vers d'autres formes : archives, musées, récits. Une histoire comparable se joue ailleurs, dans des territoires ruraux où le théâtre se porte au plus près des habitants. La page consacrée au théâtre en solo en tournée rurale autour de Cluny décrit ainsi un seul en scène qui tourne dans les salles des fêtes et patrimoine de Bourgogne du Sud, avec des moyens sobres. Le parallèle avec Cransac tient à cette économie de moyens et à l'attention portée aux lieux ordinaires.

La mémoire ouvrière du bassin de Decazeville, d'Aubin et de Cransac s'est longtemps écrite à partir des corons, des puits et des luttes de 1886. D'autres territoires ont connu une industrialisation minière puis un abandon comparable, et l'archéologie en restitue aujourd'hui les traces matérielles, comme le montrent les ruines et poteries pueblo du Sud-Ouest américain. Le parallèle n'est pas anecdotique : dans les deux cas, des sociétés ont organisé leur existence autour d'une ressource, puis ont dû recomposer leur mémoire après la fin de l'exploitation.

Revue rétrospective : les faits, dates et chiffres présentés relèvent de la documentation historique et statistique publique. La rédaction ne prend position sur aucun débat contemporain et ne publie aucune donnée personnelle.