La presse militante, de Marat aux lettres de nouvelles
Feuilles révolutionnaires, journaux de parti, bulletins d'usine et lettres électroniques : petite histoire documentée de la presse qui veut changer le monde.
Naître avec la liberté d'imprimer
La presse militante française naît à peu près au moment où disparaît la censure préalable, dans le grand dégel de 1789. Dès juillet, Jean-Paul Marat fait paraître Le Publiciste parisien, devenu L'Ami du peuple, feuille violente et quotidien acharné qui paraîtra jusqu'à la mort de son auteur en 1793. Face à lui, Jacques-René Hébert crie dans Le Père Duchesne, au langage populaire assumé. Ces titres sont fragiles, imprimés à la hâte, saisis souvent — et pourtant ils façonnent une figure neuve : l'écrit de combat, vendu au numéro, signé, daté, qui prétend dire la vérité du peuple aux pouvoirs. La Révolution invente en même temps ses instruments d'archivage : les canards, les affiches et les journaux entrent dès lors dans les collections publiques, au point qu'il est aujourd'hui plus aisé de consulter un numéro de 1790 que bien des tracts de 1970.
Le siècle des journaux de doctrine
La monarchie de Juillet abaisse les cautionnements de la presse ; la Deuxième République de 1848 libère l'imprimé politique : on compte alors des centaines de titres nouveaux en quelques mois, du modeste bulletin local au grand quotidien parisien. C'est dans ce bouillonnement que paraissent les feuilles socialistes et républicaines qui annoncent les partis de masse. La Troisième République porte l'édifice à maturité avec la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, texte fondateur toujours en vigueur : c'est après elle que s'épanouissent Le Populaire de Pierre Leroux, relancé par les socialistes, puis surtout L'Humanité, fondée par Jean Jaurès en 1904, et La Vie ouvrière, créée par Pierre Monatte en 1909 autour des syndicalistes révolutionnaires. Après le congrès de Tours de décembre 1920, L'Humanité suit la majorité communiste, tandis que la SFIO de Léon Blum fait de Le Populaire son quotidien : la presse devient l'organe visible des familles politiques, que raconte notre chronologie des radicalités.
Tracts, bulletins et feuilles clandestines
Le journal de parti n'est pourtant qu'une partie de l'archive. La presse militante vit aussi de formats courts : le tract, tiré à des milliers d'exemplaires et collé la nuit ; le bulletin d'entreprise, vite prohibé dans les ateliers puis conquis de haute lutte après les grèves de 1936 ; la lettre d'information, ronéotypée puis photocopiée, qui circule entre sections locales. L'Occupation donne à cette presse parallèle sa forme héroïque : entre 1940 et 1944, plus d'un millier de titres clandestins paraissent — Combat, Libération, Franc-Tireur — imprimés dans des caves sur des presses roulantes démontées. Ces feuilles, souvent clandestinement conservées puis déposées aux archives, comptent parmi les sources les plus précieuses de l'historiographie de la Résistance.
De la grande presse au dépôt légal du web
L'après-guerre voit coexister la presse de parti, la grande presse d'information et une presse satitique née des censure de la Grande Guerre — Le Canard enchaîné, fondé en 1915. Puis le modèle périclite : les tirages des quotidiens liés aux organisations baissent à partir des années 1960-1970, Le Populaire disparaît comme quotidien, et la parole militante migre vers d'autres supports : journaux muraux, revues théoriques à petit tirage, fanzines, puis, à partir des années 2000, sites et lettres électroniques — format qui, par une ironie documentaire, ressemble trait pour trait à la lettre d'information d'autrefois. La loi du 1er août 2006 a heureusement intégré l'internet au dépôt légal : la Bibliothèque nationale de France collecte désormais les sites, et les lettres de nouvelles du début du siècle commencent d'entrer dans l'archive, au même titre que les canards de 1789.
Lire la presse militante est une méthode d'historien avant d'être un plaisir de curieux : on y voit une organisation se présenter elle-même, à chaud, avec ses mots d'ordre et ses silences. C'est l'un des fils conducteurs de nos chroniques d'archives, et une clef pour comprendre les manifestes comme les alliances qu'ils ont portées.
Revue rétrospective : les faits, dates et chiffres présentés relèvent de la documentation historique et statistique publique. La rédaction ne prend position sur aucun débat contemporain et ne publie aucune donnée personnelle.